vendredi 8 janvier 2021

"Quand Mitterrand était un livre"

 

 Notre maison était comme une petite cabane fragile au pied d'un grand arbre. 

Ces cabanes aux toits chargés d'amiante, aux cloisons qui semblaient faites de papier mâché, toutes éclairées d'un poêle à mazout odorant, il y en avait une cinquantaine dans le quadrilatère à la sortie de notre village sans charme sur la route de Bagnol-sur-Cèze.  A Saint Geniès-de-Comolas, dans le Gard Rhodanien,  on appelle encore l'endroit "La cité". Rien à voir avec les barres d'immeubles de Saint Denis ou des Minguettes. Dans notre cité à nous il y a eu des ouvriers. Ceux qui  bâtirent la centrale nucléaire de Marcoule y furent logés. Puis les préfabriqués ont été vendus, à la fin des années 60. et colonisés par d'autres ouvriers et employés qui y trouvaient un point de chute naturel ainsi que par la  petite classe moyenne locale. Au final, une belle mixité sociale symbole d'accès possible à la propriété pour tous. Mes parents s'y installèrent. Mon père était surveillant d'externat, "Pion" au lycée Frédéric Mistral d'Avignon. Ma mère, ouvrière à l'usine Eminence puis "mère au foyer". 

A la Cité, j'ai connu les moments heureux de l'enfance. 

J'ai grandi à l'ombre des lourdes branches d'un  peuplier qui me paraissait immense et protecteur. Il y avait une ferme à une centaine de mètres de là et on entendait le matin le chant du coq. Je ne m'en approchais que rarement à cause des chiens et de ma timidité maladive. A côté de la maison un  grand parking bitumé offrait une grande plaine de jeu naturelle. Le Rhône était à un kilomètre environ. Mais nous ne nous aventurions que rarement sur ses berges. Le fleuve gardait sa puissance de mystère et ses flots tourmentés un peu effrayants. Dans ma cabane surchauffé je jouais. Je lisais. Je rêvais. Comme un enfant sans souci. Ma soeur vint quatre ans après ma naissance compléter les jeux et les joies de la maisonnée. Ce jour-là j'avais sans doute sept ou huit ans à peine. La curiosité d'un jeune garçon docile et rêveur. Et la bibliothèque de mon père comme terrain de jeu pour l'imagination. La lecture ne se résumait plus aux illustrés pour moi.  Tintin, Astérix, Lucky Luke, un trio  incontournable pour ma génération. J'avais déjà l'appétit pour d'autres nourritures livresques plus consistantes. Et la bibliothèque paternelle en regorgeait. Des titres inquiétants et attirants de Lovecraft ou d'Edgar Poe - mon père possédait une maitrise de Lettres modernes et avait rendu un mémoire sur la littérature fantastique. Des classiques  hors de portée, Stendhal et Balzac, en autre. Quelques ouvrages historiques sur le moyen âge ou la préhistoire et des essais d'auteurs désireux de dessiner le monde de demain dans une version chargée d'optimisme ou de périls.

 J'avais du temps pour fureter sur les cinq étagères en bois blanc chargées de ces livres qui sentaient le vieux et les pages déjà jaunies.

 C'était les vacances scolaires. Je regardais  les couvertures. Feuilletais quelques pages avec détachement. Comme un lecteur savant et expérimenté ainsi que j'avais vu faire mes parents. Je débutais parfois une lecture  de ces livres "pour grands" mais n'allais pas très loin. Ce jour là j'étais retenu à l'intérieur de la maison par un de ces après-midi de Mistral "qui emportait tout" selon l'expression de ma mère.  Un de ces jours où le vent vous coupe le souffle quand vous osez sortir pour l'affronter, une de ces journées trop longue qui vous prive des plaisirs du jeu entre enfants - notre cour jouxtait celle de deux voisines de mon âge- et vous assigne au salon ou à la chambre. Devant la bibliothèque en bois blanc j'allais rarement vers les deux étagères du haut. Question de taille, moi le tout petit garçon. Et d'intérêt aussi : les livres rangés là haut me semblaient plus austères et moins digestes que les autres. Et pourtant, ce jour là, en escaladant l'accoudoir du canapé de velours, en veillant bien à ce que ma mère ne me remarque pas, elle qui était si maniaque du ménage, je tombais sur ce livre à la couverture franchement laide - un marron inqualifiable - mais au titre aux lettres d'or"l'abeille et l'architecte". 

je découvris que Mitterrand était un livre. 

Certes, dans les mots de mon père ou de mon grand-père, notable respecté puisque directeur de l'école publique et ancien maire, Mitterrand était depuis longtemps un mot chargé d'émotion, d'espoir. Mais c'était aussi un mot qui faisait débat quand nous franchissions le Rhône pour aller à Chateauneuf-du-pape chez mon autre grand-père, le viticulteur un peu rude, qui s'étranglait presque en le prononçant.  Ce mot lâchait à sa table promettait débat, tensions et même parfois repas gâché et retour précipité chez nous à Saint-Geniès.

Mais Mitterrand était donc aussi un livre. Un titre. Des mots auréolés du mystère d'une formule magique. L'abeille, certes, je savais ce que c'était pour me battre régulièrement avec ces abeilles gourmandes qui venaient attaquer mes tartines de confiture à l'heure du gouter. Mais l'architecte ?`

On pouvait donc imaginer un architecte capable de commander aux abeilles ? Un homme qui, tel un chef d'orchestre devant un orchestre symphonique, obligerait des centaines d'ouvrières ailées à accomplir sa volonté ? Construire des châteaux de miel ? Et pourquoi pas voyager dans les airs soutenus par ces centaines de guerrières ailées capables d'affronter le Mistral ?

Mon esprit déambulait sur les rives du rêve éveillé.

J'ouvris le livre. Il était question de voyage, de ciel, de terre, d'hommes et d'idées. De bruyère, d'argile, d'une France faite de villes, de campagnes, d'arbres et de collines, de clochers, de vieilles pierres et d'écrivains.

Un mot revenait parfois. Politique. 

Et puis Parti socialiste. Deux Mots qui ne me quitteraient plus et me colleraient à la peau pour longtemps encore.

Mais tout cela je l'ignorais ce jour là. J'avais sept ou huit ans sans doute. Le vent soufflait si fort qu'il faisait claquer les volets. Je refermais le livre. J'allais relire Tintin et les Sept boules de Cristal. Le mystère de cet architecte de la politique m'avait donné soif d'autres mystères, visiblement.


Mitterrand était un livre. Il s'incarnerait plus tard en un président et une grande joie. 

Celle du 10 Mai 1981. J'avais huit ans ce jour là.  Je m'en rappelle comme si c'était hier. Nous avons appris sa victoire à la radio. Alors que nous étions au pied de la lourde grille coulissante du Lycée Simone Veil au Puy-en-Velay où nous vivions dans les logements de fonction. Mon père a sauté de joie en sautant de l'auto. Il a monté les marches quatre à quatre. Quand nous l'avons retrouvé devant la télé il avait le visage illuminé d'une joie que je lui ai rarement vu tant elle était spontanée et durable. Mitterrand était devenu une joie prolongée.

Mitterrand finirait par devenir une peine. Un disparu. Un homme figé dans l'éternité, un président ayant fait l'histoire de ce pays pendant deux septennats. 

Mitterrand est aujourd'hui des livres. Qui lui rendent hommage ou critiquent son action. 

Mais en ce jour de célébration de sa disparition, Mitterrand est d'abord  le synonyme de souvenir. Et pour de nombreux socialistes, de recueillement devant sa mémoire.

29 commentaires:

  1. Réponses
    1. Ce jeune padawan aura bien du mérité de ne pas avoir lâché l'affaire après un complot de Facebook et un bug de Blogspot

      Supprimer
  2. Même si, comparé à ses successeurs, je lui reconnais une certaine tenue, même si en 81 j'ai voté pour lui (et que je lui dois d'une certaine façon ma carrière professionnelle avec son programme d'embauche massif au début de son septennat), je ne suis pas disposé à l'encenser:trop de coups fourrés après 1983.
    Quant à ses livres, et d'une façon générale, je ne lis pas les ouvrages des politiques que je juge à priori insincères.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est pas écrit assez gros pour un analphabète ?

      Supprimer
    2. C’était un écrivain en politique. Si l’ouvrage que je cite était une chronique de sa vie politique matinée de réflexions personnelles, il faut parcourir ses lettres à Anne qui sont un must de la correspondance amoureuse.

      Supprimer
  3. Ah mais donc, en voilà un beau blog et un beau billet plein de nostalgie !

    RépondreSupprimer
  4. Ce blog ne serait rien sans la patience de Master Nicolas Jegoun et Mistress Djeddi Elodie Jauneau qui a dû en outre supporter mes impatiences. Elodie trop forte

    RépondreSupprimer
  5. Tiens, mon commentaire sur les Sept Boiules de cristal a disparu pendant la nuit…

    Encore un coup de Rascar Capac, ça !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le taulier n'est pas très fort en bloguerie et, en plus, il n'a rien trouvé de mieux que de faire appelle à Mâame Elody pour l'aider alors que Facebook lui tirait dessus à bout portant parce que l'URL du blog était pourrie.

      Il a été obligé de recréer son blog en changement son nom (voir l'adresse du premier qui commence par son nom et son prénom) ce qui a fait déterrer un ancien blog du lascar (voir l'historique des billets dans la colonne de droite).

      Toujours est-il qu'un certain nombre de commentaires ont disparu dont ceux des premiers billets faits ce blog ce qui explique sans doute votre problème et pas un complot visant à éliminer les blogueurs réactionnaires de l'Eure tapante.

      Supprimer
    2. Merci pour la synthèse.
      On ferme l’autre dans qu’élues minutes sinon on va devenir chèvres.
      Et Didier Goux en chèvre, ça me piquer les yeux je crois.

      Supprimer
    3. @ Didier : merci pour votre patience. Normalement tout sera rentré dans l’ordre très bientôt. Mais que de galères techniques et quelle fureur de constater que facebook bloquait mes publications de blog... heureusement les deux anges gardiens dépanneurs Elodie et Nicolas m’ont sorti du pétrin !

      Supprimer
    4. Oh ! mais je ne faisais nulle paranoïa à ce sujet ! Je connais trop bien ma propre impuissance face aux fantaisies bloggeresques pour m'étonner de celles qui surviennent chez les autres.

      Élodie, vous avez grand tort : je suis, en chèvre, d'une séduction certaine. D'ailleurs, je pense que je vais me laisser pousser le bouc.

      Monsieur Faure : Je me demande si vous mettre sans défense entre les mains de vos duettistes bretonno-banlieusards est VRAIMENT une bonne idée. Enfin, c'est vous qui voyez, hein !

      Supprimer
    5. Elodie,

      Parce que vous aviez laissé ouvert l'autre ? Mais c'est vraiment n'importe quoi !

      Supprimer
  6. Aucun rapport avec le billet, j’adore le titre et la bannière de ton (nouveau) blog.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C’est une meuf trop cool qui l’a faite je crois 😇

      Supprimer
    2. Trop cool et patiente avec son padawan blogueur ! Bravo à elle et merci à toi

      Supprimer
    3. Visiblement, le cornet de frites sort tout droit de chez MacDonald : c'est à ce genre de détails infimes que l'on comprend la triste réalité : sous des dehors gaucho-progressistes, Miss Élodie est en réalité un agent du grand capital, si ce n'est, même, un valet de l'empire américano-sioniste !

      C'est du propre, tiens…

      Supprimer
    4. Quelle triste vision du monde que celle de Didier Goux qui ne voit dans un cornet de frites rouge que la marque du grand capital et non celle des frites du ch’Nord ainsi servies dans un cornet tout droit sorti d’une baraque à frites.

      Supprimer
    5. C'est son côté ultra communiste déconnecté du peuple.

      Supprimer
    6. N'en déplaise aux trolls, j'aime la bannière et le titre du blog :)

      Supprimer
    7. Eh ! oh ! Je suis originaire des Ardennes, moué, alors les baraques à frites, j'ai quasiment grandi dedans : jamais on ne vous y sers des cornets de ce genre ! Non, je reste sur ma première idée : cette bannière est une insidieuse propagande en faveur de l'enfer impérialiste.

      Supprimer
  7. Mais comment faisiez-vous pour tenir un blog chez ces bolcheviques de Mediapart ? 😳

    RépondreSupprimer
  8. C’était le quinquennat Hollande. La gauche était divisée les débats entre les gauches intenses. Sur Mediapart la moindre mention de « Parti socialiste » dans un article me valait des dizaines de commentaires. Ça bagarrait. En ce temps là j’aimais la Castagne

    RépondreSupprimer